Improviser en période d’incertitude, …cela s’apprend !
Improviser ou s’accrocher au plan ?
Quand tout change et que personne ne sait dans quelle direction le vent va souffler, faut-il rester arrimé à sa feuille de route… ou lâcher prise pour improviser ?
Le vrai stratège, en territoire incertain, ne mise pas sur la prévision mais sur la présence : voir, sentir, capter, et agir au moment juste.
Au fur et à mesure que le contexte se transforme, la plupart des entreprises s’emploient à préparer « la reprise » de leurs activités. Mais « leurs activités », en crise, pourront-elles se poursuivre comme si de rien n’était ? Confrontés à des prédictions qui disent tout et son contraire, vers où le dirigeant peut-il se tourner quand il se rend compte que la reprise peut prendre n’importe quelle direction ? Est-il prêt, si cela s’avère nécessaire, à improviser ?
L’expert en stratégie à très grande incertitude préfère ne se fixer aucun objectif particulier en lien direct avec les stratégies élaborées avant la crise. Il agit ainsi en harmonie avec la théorie des stratégies émergentes, telle que présentée par Henry Mintzberg :
« En d’autres termes, l’organisation prend ses décisions simplement projet par projet, et dans ce processus, des formes émergent et deviennent des stratégies. Des formes qui ne sont pas tout à fait cohérentes avec les stratégies existantes peuvent créer des précédents qui conduisent à des formes nouvelles. »
Que convient-il donc de faire lorsque, comme c’est le cas, on ne peut pas prévoir grand-chose ? Rester à l’affût des éléments qu’on sait nous être favorables et saisir les opportunités de les accumuler.
Mais peut-on se permettre d’improviser quand les enjeux sont si forts ? Oui, et ce sera même indispensable. Improviser est la meilleure manière d’innover en contexte incertain. C’est être disponible au présent plutôt qu’accaparé par une tentative d’anticipation illusoire. C’est apprendre à vivre avec l’incertitude et s’en nourrir, plutôt que de s’acharner à la réduire.
C’est une vraie présence, une présence joueuse, qui accepte et accueille tout ce qui advient, et qui permet d’utiliser pleinement le potentiel de la situation. Ceux qui gagneront seront ceux qui sauront écouter, s’adapter, et ajouter de la valeur à leur offre, en fonction des données du moment.
C’est aussi privilégier une issue en admettant que je n’ai pas pleinement la main. Si je force trop dans une direction, de manière trop proactive ou volontariste, que va-t-il se passer ? Je risque à la fois de braquer, et de passer pour un manager déconnecté de la réalité.
Alors je vais plutôt être attentif aux opportunités, sans forcer, et surtout sans plan préalable. Je vais faire au mieux avec ce qui est, avec qui on est, et avec ce dont on dispose.
Le paradoxe, c’est qu’improviser ne s’improvise pas !
Ce qu’il faut justement préparer, c’est l’état d’esprit très particulier de l’improvisateur : jouer avec les contraintes, explorer dans des directions inattendues, s’appuyer sur ce que l’autre propose, tester des pistes et être prêt à revenir en arrière, accepter les propositions (le fameux mode « oui et… » plutôt que « oui mais… »), ne jamais chercher à avoir raison, perdre avec force et grâce, renoncer avec panache à quelque tentative audacieuse mais inféconde, s’en amuser, faire briller les initiatives des autres.
Mais cet état d’esprit s’évanouit littéralement en présence de deux émotions : la méfiance et le ressentiment. La première chose à faire pour rendre l’improvisation possible, c’est donc sans doute de solder les historiques relationnels dans les équipes. Les points de blocage doivent être traités dès maintenant. C’est le moment de changer de registre relationnel : de faire des mea culpa, de traiter les conflits et les bouderies dont on s’est accommodé depuis des mois ou des années.
Et se préparer à improviser, c’est aussi changer de boussole. Habituellement, c’est le « quoi » ou le « combien » qui servent de Nord à notre boussole : quoi produire, combien produire, que faire pour attirer l’attention ou fidéliser ? Ces points cardinaux s’accommodent mal de l’incertitude.
Le Nord de l’improvisateur, c’est le « comment ». Je ne sais pas encore ce que je vais décider, mais je peux décider comment : en fonction de quel idéal, de quelle envie, de quelle quête ou aspiration personnelle.
Et c’est là que se pose mon constat : la pression du développement personnel sur le soi mène souvent à agir sans avoir vraiment tenté de faire autrement. Nombreux·ses sont ceux qui se plaignent, mais peu agissent vraiment. Je pars, non pas pour fuir l’inconfort ou chercher une herbe plus verte ailleurs, mais après avoir tenté d’améliorer ce que j’étais venu y faire, et en constatant que cela ne sera pas possible.
C’est donc aussi l’occasion de se reconnecter à soi : flâner, lire, écrire, converser sans but précis. Car c’est dans ces activités non utilitaristes que se trouvent les ressources et les inspirations pour de grandes improvisations professionnelles.